JEUNES MARCHEURS EN QUÊTE D’ESPOIR : ENTRE RÉALITÉS ET PRÉJUGÉS

Certains acteurs politiques en Europe, ainsi que des médias et réseaux sociaux, n’ont pas tardé à commenter les images de cette marche désespérée entreprise par des jeunes. Pourtant, la recherche clinique nous enseigne une chose : la prudence est de mise dans tout processus d’évaluation. Il s’agit d’une démarche à la fois scientifique et empirique, fondée sur l’écoute individuelle et l’observation de terrain. Or, les commentaires relayés sur les réseaux sociaux ont souvent ignoré ces quelques principes fondamentaux.

Observations issues du terrain

Ayant eu l’opportunité de me rendre sur place au même moment, sur les routes empruntées par ces jeunes, j’ai pu dépasser les a priori et les arguments hâtifs. Ce que j’ai observé sur le terrain, entre Tanger et la région de Tétouan, contraste fortement avec le discours médiatique. Les groupes que j’ai rencontrés étaient principalement composés de jeunes âgés de 12 à 20 ans, presque exclusivement des garçons. La plupart ne possédaient qu’un modeste sac en plastique, voire rien du tout, à l’exception d’une bouteille d’eau. Ils la remplissaient aux points d’eau rencontrés en chemin et se nourrissaient de ce que leur offraient des donateurs, ou parfois en prélevant des fruits dans les champs bordant leur route, comme des pastèques.

« Les groupes que j’ai rencontrés étaient principalement composés de jeunes âgés de 12 à 20 ans, presque exclusivement des garçons »

Parmi les milliers de « marcheurs » croisés, aucun enfant en bas âge ni aucune famille n’était visible. Certains avaient bien un téléphone, mais ils étaient rares, et il était impossible de vérifier s’il s’agissait d’iPhones, comme certains l’ont prétendu. Sans doute y avait-il parmi eux des jeunes un peu plus aisés que d’autres, mais rien ne permettait de les identifier. Alors, enfants de familles aisées…ils devaient être bien cachés mais non au bord des routes. Interrogés, certains affirmaient avoir suivi un parcours scolaire et être diplômés (ceux-la parlaient français ou anglais), sans pour autant trouver d’emploi. Mais la majorité avait interrompu leurs études, sans qualification.

Aucun d’entre eux ne se déplaçait à vélo, en scooter ou en trottinette. Seuls quelques-uns avaient la chance de grimper sur le toit d’un camion, lorsque celui-ci roulait au pas pour franchir le col de Khaneq. Tous les autres marchaient, parcourant de très longues distances — au minimum 60 kilomètres pour ceux qui avaient réussi à atteindre Tanger en tant que passagers clandestins du train ou autres.

L’appel de l’Eldorado européen

La polémique peut broder à l’infini. Pourtant, la réalité est simple : ces jeunes sont attirés par le mirage d’une Europe perçue comme un eldorado. Cette perception a été renforcée par l’annonce de l’ouverture des frontières et les informations en provenance d’Espagne concernant les régularisations massives de « sans-papiers ». À cela s’ajoute un arrêt de la Cour espagnole rappelant le droit de la mer, qui rend impossible le retour immédiat des migrants arrivés par voie maritime vers leur pays d’origine.

Victimes d’une crise politique interne à l’Espagne et de « passeurs » pour qui la vie humaine n’a de valeur que pécuniaire, ces jeunes n’ont retenu que le message initial. Beaucoup n’ont même pas mesuré les dangers de la traversée, surtout pour ceux qui ne savaient pas bien nager.

« Beaucoup n’ont même pas mesuré les dangers de la traversée, surtout pour ceux qui ne savaient pas bien nager »

Un défi aussi marocain

Cependant, il est impossible d’ignorer que le Maroc doit lui aussi se préoccuper de ces jeunes sans formation, sans ressources et sans perspectives réelles, qui rêvent des images idylliques véhiculées par les médias. Une piste serait de développer massivement la formation professionnelle, notamment par l’apprentissage, pour des emplois ne nécessitant pas de hautes qualifications. Ce sujet est crucial. C’est un vrai problème, que l’on retrouve dans de nombreux pays, sans pour autant y observer des mouvements migratoires comparables.

Vers une analyse approfondie

Les éléments rapportés ici sont strictement factuels : ils découlent de l’observation et de l’écoute sur le terrain, au bord des routes. Ils méritent désormais d’être analysés à l’aide des outils classiques de la recherche académique.

Dr Jean-Marie HEYDT

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